Et je vous retrouve pour la suite et fin de mon expérience sur la série « the Mice of Dumpler » (premier épisode ici) ! Les challenges du deuxième tome résidaient dans la création des images (à lire ici), tandis que ceux du troisième tome étaient principalement dûs à une organisation inexistante. Les conséquences en ont été des délais ultra serrés, et donc, un stress monstrueux. Pour certaines personnes, le stress est un moteur. Pour moi, il est un tueur de créativité. Allez, je vous explique tout ça !
L'auto-édition
Pour bien démarrer la série et faire parler d’elle, l’auteur voulait qu’on sorte un livre tous les deux mois. Avec des sorties régulières, le but était de créer une attente rapidement satisfaite et de s’imprimer dans les mémoires de nos lecteurs. C’est une bonne stratégie mais pour qu’elle soit réalisable, il aurait fallu qu’on ait suffisamment de livres prêts à l’avance et que l’auteur se soit mieux renseigné sur comment bien gérer l’auto-édition.
L’auto-édition, c’est dur, surtout quand on n’a jamais fait ça. Mais on a la chance de vivre à une époque où on peut trouver toutes les infos nécessaires facilement et gratuitement. Alors, j’ai passé un temps incroyable à me renseigner et ce n’était pas difficile à comprendre : sortir un livre demande de la planification. Choisir une date de sortie, ça se réfléchit, on ne lance pas une fléchette sur un calendrier. On doit faire les choses dans l’ordre : prendre en compte la charge de travail et choisir une date qui laisse le temps de tout faire. Pas choisir une date impossible en premier et pousser tout le monde à bout pour la respecter.
Il faut penser au temps de promotion, faire du teasing sur les réseaux sociaux tout au long de la production (ce qui demande du temps en plus de la création elle-même). Il faut aussi se créer un large groupe de bêta-lecteurs engagés. Ce sont des gens à qui on va offrir le livre en ebook avant la sortie officielle. Il faut leur laisser le temps de le lire pour qu’à la sortie, ils mettent des avis positifs sur diverses plateformes (on bossait principalement avec Amazon, qui imprimait à la commande). Plus un livre reçoit de bons avis rapidement, plus la plateforme le met en avant. Tout ça, ce n’est qu’une partie des choses les plus basiques que toutes les personnes qui sont passées par là recommandaient.
Dans notre cas, le groupe de bêta-lecteurs était trop petit et peu engagé. L’auteur a créé des pages sur les réseaux sociaux pour la série mais ne postait rien. Enfin, le peu qu’il a posté étant une catastrophe, j’ai fini par m’en occuper (je ne gère pas bien les réseaux sociaux, mais j’étais bien meilleure que lui malgré tout). Sauf que mon planning ne prenait pas en compte cette surcharge de travail, donc je ne pouvais pas poster régulièrement. J’avais plein d’idées de types de posts à faire, mais pas le temps. Et comme on n’avait pas de livres prêts à l’avance, on prenait le risque de créer une attente vouée à être déçue. J’ai dit à l’auteur que ce n’était pas judicieux mais il a dit que les gens comprendraient… Dans un monde où on ne manque pas de créateurs, c’est bien présomptueux de croire que les gens vont nous attendre fidèlement au bout de trois livres, sans communication efficace, mais bon.
J’ai régulièrement fait part à l’auteur de tous les points à améliorer, pour nous donner toutes les chances mais il bottait en touche. Bref, maintenant que le contexte est posé, retournons à notre histoire de délai.
Des délais XXS
Deux semaines avant que j’envoie les illustrations terminées du tome 2, l’auteur me propose que le prochain livre sorte pour Halloween, vu que c’est une histoire de rocher hanté. Les images devraient être finies pour le 10 Septembre et le livre devrait sortir le 20 Octobre. Ce qui me laisserait à peine plus de trois mois pour illustrer le livre. Et ce, sans prendre de pause entre les tomes 2 et 3. Pour vous dire à quel point il était déconnecté, il m’a dit que je pouvais prendre ce mois de pause. Ben, non, c’est déjà stressant d’avoir deux mois de moins pour illustrer un livre, je ne vais pas en sacrifier un de plus ! Il n’avait vraiment aucune conscience du temps nécessaire pour quoi que ce soit. Il prévoyait un mois pour la mise en page, mais moi, je devais tout faire en trois mois seulement.
Jusqu’ici, cinq mois pour illustrer un livre, c’était faisable. Je pensais même pouvoir réduire ce délai, une fois que je maîtriserai mieux les personnages, l’univers et surtout, quand notre méthode de travail serait plus efficace. Mais là, c’était pas le moment. Comme je n’ai pas eu assez de temps, j’ai été obligée de réduire le nombre d’images au minimum pour ce tome. Pour vous faire une idée, le premier tome en avait 36, le deuxième en avait 48 et le troisième, seulement 31.
D’ailleurs, quelqu’un a mentionné dans une critique qu’il trouvait ça dommage qu’il n’y ait pas plus d’images, et qu’on voyait la différence avec les précédents tomes. Ah bah, oui, je suis d’accord, j’en aurai fait plus avec plaisir, mais bon, que voulez-vous ?
Les challenges graphiques
Difficultés à comprendre la vision de l'auteur
Oui, parce que, si le manque d’organisation était le problème majeur, j’ai quand même eu quelques complications visuelles. Je pense d’ailleurs que je les aurai moins subies si j’avais eu plus de temps pour les gérer.
Le challenge principal était le rocher hanté. J’ai eu du mal à visualiser ce lieu ainsi que l’entrée d’un passage secret. C’est donc l’ami de l’auteur (le coloriste des couvertures et metteur en page des livres) qui a fait des croquis pour m’aider, je n’ai eu qu’à les reproduire. Il m’a aussi aidée pour la pose d’un personnage (je n’arrivais pas à comprendre exactement ce que voulait l’auteur).
Empooortée par la foule...
Moi qui venais de me réconcilier avec les scènes de foules, je me retrouve avec quatre images d’écoliers qui assistent à une dispute entre le personnage principal et son “rival”. Dans cette scène, le personnage principal, Jake (à gauche) balance une dinguerie à Samuel et la foule qui l’embêtent. Et l’image de droite est la réaction instantanée de ces personnages face à ladite dinguerie. J’ai donc pensé ces images pour être en bas de page, l’une en face de l’autre.
Puisque certaines mises en scène (comme ce diptyque) jouent avec leur emplacement dans la page, on avait prévu dans le contrat que je donnerai des instructions sur la mise en page. En gros, je fournissais un document où j’avais inséré les images à la bonne place et que le metteur en page devait suivre. Bon, vous vous doutez bien que le gars n’a pas respecté ça. Il a mis la première image en bas, sur la page de droite et la deuxième sur la suivante. Devoir tourner la page à ce moment ruine complètement l’effet d’action-réaction que j’avais prévu et les personnages regardent dans le vide au lieu de se faire face. Je n’ai vu ça que lorsque l’auteur m’a envoyé mon exemplaire papier du livre… Quand je lui ai signalé ce problème, il m’a dit que je devrais lui redire où mettre les images, et qu’il ferait faire la modification… Bah non. J’ai déjà fait ma part du contrat, j’ai donné les raisons de cet emplacement spécifique, lui et son ami ne respectent pas et je devrais me répéter ? Paie ta charge mentale. Et c’était comme ça pour tellement d’autres sujets, j’étais fatiguée de passer mon temps à parler dans le vent.
Malgré ça (et le manque de temps), les scènes de foule étaient rigolotes parce que, comme elles mettaient en scène des enfants, j’ai pu m’amuser avec leurs expressions et attitudes.
Le local secret et les barreaux de la cage
Parmi les images difficiles, il y avait la cachette d’un lingot d’or (volé des décennies plus tôt). Dans ce local, Scarlet, la camarade de Jake, se retrouve prisonnière. Cet endroit était décrit comme rempli d’objets pour travailler le métal. J’ai réduit le nombre d’objets au minimum, même si j’imaginais cette pièce avec un peu plus de bazar. Pour aller plus vite, j’ai pris une photo libre de droits sur Internet pour avoir une structure et placer mes éléments plus facilement.
Scarlet se trouvant derrière les barreaux, j’ai eu affaire à un autre problème. Je ne pouvais pas trop les espacer, sinon, elle aurait pu s’échapper. Mais en les dessinant à la bonne distance, ils allaient forcément passer devant son visage, rendant ses expressions difficiles à lire. Alors, la petite astuce que j’ai trouvé dans des mangas, c’est d’éclaircir (voire de faire disparaître) les barreaux aux endroits où ils gênent. Je préfère les éclaircir, car les effacer rend l’image un peu confuse.
Le casse impossible à illustrer
Une scène importante, que l’auteur voulait que j’illustre, est celle du casse. Un groupe de souris en galère a mis au point un plan très efficace pour dérober un lingot d’or. Le problème, c’est que le plan est très technique et n’a aucune phase impressionnante. Il repose sur des changements imperceptibles à l’œil nu. Comment j’illustre ça, moi ? En plus, je ne suis toujours pas sûre d’avoir compris le plan. En tout cas, il est impossible à résumer en une image et je me voyais mal détailler chaque étape, à la manière d’une notice Ikéa. Ça n’aurait eu aucun intérêt, visuel comme narratif (par contre, ça aurait pu être sympa d’en faire une illustration bonus). J’ai choisi de montrer un briefing des futurs malfaiteurs, où on comprend facilement qui est le leader et qui y va à reculons.
D'autres images que j'aime bien
J’en avais parlé dans l’article précédent, parfois, je ne trouve rien d’intéressant à illustrer sur de longs pans de texte. Heureusement que Jake a prévu quelques affaires pour sa nuit au rocher hanté, ça m’a permis de savoir quoi dessiner ! Cette image est toute simple mais je l’aime bien.
Les deux prochaines se suivent dans le livre. Scarlet traîne littéralement Jake derrière elle pour fuir le fantôme qu’elle raconte avoir vu ensuite. Scarlet est plus grande et plus forte que Jake, ce qui fait qu’il ressemble presque à une poupée de chiffon !
Mon image préférée de ce livre : Scarlet qui décrit l’horrible fantôme qui l’a réveillée. J’appréhendais beaucoup cette image. Le livre s’adresse à des enfants entre 6 et 9 ans, donc le fantôme doit être effrayant mais pas trop. Mais suffisamment quand même, sinon l’ambiance tombe à plat. De plus, l’auteur m’a dit que ses livres sont des “wholesome books”. Traduit littéralement, ce sont des livres sains. Dans la pratique, ce sont des ouvrages qui promeuvent des valeurs positives et un environnement sain pour les lecteurs, en particulier les enfants. Ils mettent l’accent sur des traits de caractère tels que l’honnêteté, l’humilité et le désintéressement, tout en évitant tout contenu susceptible de troubler les jeunes lecteurs (définition trouvée sur Internet). Je savais qu’il visait surtout les familles américaines conservatrices (😬) et je ne savais pas où placer le curseur de l’acceptable pour des gens qui sont potentiellement un peu fermés d’esprit. C’est d’ailleurs parce qu’il visait cette population qu’il a fini par m’annoncer qu’il n’y aurait pas de magie dans ses histoires, contrairement à ce qu’il m’avait dit au début. J’ai été très déçue de ce changement, car je n’attendais que ça. Pour en revenir au fantôme, j’ai eu du bol, ma proposition lui a plu. Et c’est une image qui a reçu de très bons retours (oui, je suis fière de moi !)
Et enfin, dans l’image suivante, Jake se fait accuser à tort d’être responsable de la disparition de Scarlet. Dans le texte, il y avait six phrases prononcées par des personnages de la foule. Je trouvais ça intéressant de les inclure dans l’image et que celle-ci prenne toute une page. Je n’ai pas la version avec les phrases puisque c’était le boulot du metteur en page. C’était d’ailleurs la dernière scène de foule du livre.
Les étapes de création d'une image
Dans l’article précédent, je vous ai expliqué comment je choisissais les scènes à illustrer. La suite logique est de vous expliquer comment je m’y prends pour les réaliser.
Habituellement, je fais les croquis à la main, parce que je suis plus à l’aise avec un crayon et du papier. Une fois les croquis corrects, je les scanne et les retravaille sur un logiciel de dessin. C’est plus pratique pour changer la taille des personnages, les déplacer dans le décor, etc sans avoir à redessiner mille fois un croquis.
Évidemment, là, je n’ai pas eu le temps. Sur mon carnet, je n’ai fait que des “croquis patates” très sommaires. Juste pour sortir l’idée brute de mon cerveau et vérifier si elle fonctionne. Ensuite, j’ai fait des croquis digitaux (toujours “patates” mais plus lisibles). J’en ai profité pour poser directement des valeurs de gris, pour définir le contraste de l’image (quelles zones sont claires, lesquelles sont foncées, etc).
Une fois ces croquis faits, je les ai envoyés à l’auteur qui les a ensuite montré à ses amis artistes. Et là, ça prend toujours un temps indéterminé. Pour le tome 2, il me semble que ça a pris un bon mois avant d’avoir un retour. Pour ce tome-ci, j’avais insisté sur le fait qu’il fallait que ce soit plus rapide. Pas l’temps d’niaiser !
Pendant ce temps, je ne suis pas restée à rien faire. J’ai designé les personnages et travaillé sur la couverture.
Quand j’ai enfin reçu la réponse de l’auteur, j’ai amélioré les images et une fois tout validé, j’ai enfin pu avancer. J’ai travaillé les croquis, jusqu’à avoir le trait définitif.
Comme la plupart des images tenaient sur du A5 maximum, je les ai réparties sur douze documents A4 et je les ai imprimées.
Pour cette étape, j’utilise toujours ma table lumineuse pour reporter les croquis sur le papier aquarelle. J’aime prendre de grandes feuilles format raisin (50 x 65 cm), ça revient moins cher (surtout quand on guette les promotions ˆˆ) et je rentabilise le moindre espace. Donc je découpe mes feuilles suivant la place qu’il me reste et la taille des images à encrer. Certaines personnes arrivent à encrer directement sur la table lumineuse. Pas moi. C’est trop risqué, donc je fais ça au critérium, puis je trace les traits à la plume avec de l’encre de Chine pure.
Une fois les contours de toutes les images faits, je passe à la phase la plus tranquille : les lavis d’encre ! Dans ma palette, je prépare plusieurs “bassins” (j’ai pas de vrai mot pour ça), de l’encre la plus concentrée à la plus diluée. Vous pouvez facilement deviner quels creux de la palette j’utilise pour ça.
Je teste sur un papier de récup’ pour vérifier les valeurs avant de commencer. J’ai sous les yeux les croquis avec les valeurs de gris pour ne pas me tromper.
Je commence par la valeur la plus claire car l’encre est indélébile. On peut toujours foncer une zone mais pas l’éclaircir (enfin, si, on peut retoucher numériquement mais le but étant de faire du traditionnel, je fais tout pour avoir le moins de retouches numériques à faire). Pour ne pas perdre de temps, je travaille plusieurs images à la fois. Je les étale sur tout mon bureau le temps qu’elles sèchent avant de passer à la prochaine couche. Il faut juste faire attention aux courants d’air qui pourraient faire voler les feuilles et avoir dégagé suffisamment d’espace.
Une fois l’encrage terminé, je scanne les illustrations et je dois corriger le contraste (le scanner a tendance à blanchir les images). Je rattrape les éventuelles bourdes et j’enregistre les images en PNG, prêtes à être mises sur le Google Drive partagé avec l’auteur.
Evidemment, entre chaque étape, je dois prendre du recul pendant 1 ou 2 jours, pour revenir avec des yeux frais. Il est difficile de repérer un problème quand on regarde trop longtemps une image. Et on peut valider des aberrations qui nous sautent aux yeux quelques jours plus tard.
Bilan de cette expérience
Bon, ben, ça y est. J’ai fait le tour de ma première expérience d’illustration de livre jeunesse. J’ai sacrément amélioré mon anglais, j’ai appris beaucoup de choses sur ma façon de travailler et le plus important, j’ai appris ce que je veux et ne veux pas. Enfin, je le savais déjà plus ou moins, mais d’avoir essayé de “sortir de ma zone de confort”, ça n’a fait que confirmer certaines choses.
Premièrement, travailler avec quelqu’un est beaucoup trop difficile. Surtout quand on ne fonctionne pas pareil. J’aime être organisée, savoir où je vais et lui courait comme un poulet sans tête, à prendre des décisions à la va-vite.
En plus, c’était son projet, donc, s’il prenait des décisions périlleuses, à part donner mon avis, je ne pouvais rien faire. Et il en a prises, des décisions absurdes, pour se plaindre après coup que c’était un échec (je lui avais “prédit” tous les problèmes qu’il a rencontrés tellement ça tombait sous le sens). Regarder arriver une catastrophe totalement prévisible au ralenti et jouer les Cassandre, merci, mais très peu pour moi.
Le fait qu’on ne parle pas la même langue (et qu’on ne soit pas sur le même fuseau horaire), c’était très dur aussi. Chaque mail, et encore plus, chaque meeting, me demandait un effort et une concentration incroyable.
Et le fait que ni lui, ni moi ne sachions où nous mettions les pieds (et lui refusant de suivre le moindre conseil, ne serait-ce que pour essayer), c’était décourageant.
Le seul moyen pour que je travaille avec quelqu’un à nouveau, c’est que cette personne sache ce qu’elle fait et que nos façons de travailler se ressemblent (ou du moins, ne soient pas à l’exact opposé). Mais franchement, je préfère me focaliser sur mes projets, là.
J’espère que cette virée dans les coulisses vous aura plu, appris quelque chose ou amusé, peu importe ! Dites-moi si vous auriez imaginé à quel point ça pouvait être difficile. Ou si vous avez aussi vécu des collaborations compliquées, je me sentirais moins seule ^^
Voir aussi
Bienvenue dans l’ère du Cheval de feu ! Pour l’occasion, j’avais envie de faire un dessin. J’en fais presque tous les ans
Ça y est ! Ma « mini » BD, commencée en février 2025, est enfin terminée ! Un an, °(>o<)° ! Bien sûr, je
À la base, je n’avais pas prévu de faire quoi que ce soit pour l’occasion. Puis, j’ai trouvé ça dommage et j’ai
