Me voici pour la suite de l’aventure “the Mice of Dumpler” ! Si vous ne savez pas de quoi je parle, je vous invite à lire la partie 1 ici. Pour ce deuxième tome, l’histoire est celle que l’auteur m’avait présentée lorsqu’il m’a contactée en 2017 (je commence à travailler dessus fin 2022). Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle regorge de challenges.
Challenges, vous avez dit challenges ?
Les échelles de grandeur
C’était LE gros problème de ce livre. Des belettes, des chiens (jeunes et adultes) et des bâtiments très hauts s’ajoutent aux souris enfants et adultes. Imaginez : les chiens adultes font environ trois fois la hauteur des souris adultes, le chiot est évidemment plus petit que les chiens adultes mais reste plus grand que toutes les souris. Les belettes sont plus grandes que les enfants souris uniquement et les bâtiments sont plus hauts que tout le monde (la tente sur le croquis est beaucoup plus petite que les bâtiments mais on ne la voit pas à côté d’eux).
Ok, mais je fais comment quand je dois montrer un enfant souris sur le dos du chiot, tous deux regardant une belette perchée en haut d’un immeuble ? Dans la même image ? Et que tout reste lisible ? Si je place le point de vue de loin, je montre la hauteur du bâtiment mais le souriceau et la belette sont minuscules. Si je place le point de vue derrière l’un d’eux, l’autre est encore une fois trop petit et il est donc difficile de montrer ses émotions. L’autre solution aurait été de ne montrer que la belette ou que le duo chiot-souriceau. Mais la scène parlait de la frustration des deux compères à ne pouvoir atteindre leur ennemi, qui était non seulement dangereux mais aussi rusé et agile. Montrer qu’à ce moment précis, la belette les domine et qu’ils sont en galère, c’était important.
La hauteur du bâtiment rend tout choix difficile alors j’ai un peu malmené la perspective.
L’illustration, c’est faire des choix. Qu’est-ce qui est important ? Quel est l’intérêt de cette scène ? Quels sentiments doivent être véhiculés ? Tout ça est plus important que de montrer la hauteur réelle du bâtiment. Parmi les nombreuses images sur lesquelles j’ai rencontré les mêmes problèmes, il y a aussi celle-ci : notre duo (qui comporte déjà ses propres problèmes d’échelle) passe devant une petite fille et sa mère devant leur maison. Le chien étant aussi abattu que le souriceau, il avance tête baissée, ce qui m’a permis de ne pas avoir à le dessiner. Je me focalise donc sur la réaction du personnage principal face à la remarque de la petite fille.
Les scènes d'action
Les scènes d’action étaient l’autre grosse difficulté. Beaucoup d’entre elles sont des courses effrénées ou des sauts. Ce qui est facile à illustrer mais un peu limité.
Ensuite, il y avait les scènes de combat. Là, c’est intéressant à dessiner, mais je les trouvais brouillonnes, mal décrites. J’avais beau comprendre le sens des mots, je n’arrivais pas à visualiser ce qu’il se passait. C’est comme ça que je fonctionne : à partir du texte, je me fais un film mental et je fais un arrêt sur image sur les moments-clés. Le problème, c’est quand les actions ne sont pas fluides, mon film mental ressemble à une séquence ultra coupée et remontée. Et j’ai besoin de comprendre l’action pour la dessiner.
L’image suivante a été très difficile à réaliser. J’avais fait une première version qui ne satisfaisait pas les amis artistes de l’auteur (il leur demandait leur avis sur mes dessins pour voir s’il y avait des choses à améliorer). À vrai dire, je n’étais pas très sûre de ma proposition non plus. J’ai donc fait une autre version qui est bien meilleure.
La foule...
Et enfin, ce qui était ma hantise : les scènes de foule ! Et il y en avait plusieurs, parce que sinon, c’est pas drôle ! C’est le genre de scène qui m’angoissait beaucoup, pour tout un tas de raisons.
D’abord, la perspective. J’ai beau tricher, là, je n’ai pas le choix. Les personnages ne formant pas une ligne mais des rangées, certains sont plus éloignés que d’autres et ça doit se voir. Donc, les premiers rangs sont plus détaillés et les derniers ne sont que de vagues silhouettes. Et entre les deux, la perte de détails doit être progressive.
Ensuite, une foule est composée d’une multitude de personnages différents (sauf si on dessine une foule uniforme comme des robots, une armée etc). Donc, je trouve ça bien de leur donner quelques réactions différentes. Ça donne une personnalité aux personnages, même s’ils ne sont “que” des figurants.
Et bien sûr, il faut faire attention à ne pas noyer les personnages principaux ou l’action dans la foule. Il faut jouer sur la quantité de détails, l’épaisseur des traits et le contraste pour être sûr de ne pas vampiriser l’attention du lecteur. Sauf si on réalise une illustration du type “Cherche et trouve” comme dans livres “Où est Charlie ?”.
Dernier point, mais pas des moindres : c’est long. Et répétitif. Et j’avoue que je n’aime pas trop ça. C’est le risque qu’à un moment, ça me gonfle trop et je finisse par faire soit les personnages tous pareils, soit que ma lassitude se voit dans mes traits. C’est pour ça que je suis incapable de dessiner des motifs. Je pensais que ça me ferait pareil avec les foules. Mais étrangement, à côté du reste, c’était presque facile et je n’ai pas eu de problème.
Le charadesign
Cette histoire apporte de nouveaux personnages à designer. Dans le monde de Dumpler, les souris dressent des chiens qui servent de montures à des chevaliers, qui protègent les habitants de nombreux prédateurs, dont les belettes.
Les chiens
Les chiens doivent être assez petits pour vivre dans les souterrains des souris et leur servir de montures. Physiquement, ils sont censés être un peu trapus mais sans être vraiment massifs. Leur fourrure est épaisse et blanche (je ne sais pas quelle obsession a l’auteur avec la blancheur de ses personnages…). Je me suis inspirée du spitz japonais (à gauche) et du volpino (à droite).
J’ai beaucoup tâtonné pour trouver le visage du chiot. Il devait avoir l’air sympa, vif mais il fallait qu’il puisse aussi être menaçant face au danger.
Les chevaliers
On voit trois chevaliers dans le livre et l’auteur voulait que leurs armures soient différentes. Il partait du principe qu’elles ont été forgées artisanalement, sur-mesure. J’aime cette idée mais ça ne m’a pas facilité la tâche. Elles devaient être inspirées à la fois des tenues des soldats romains et des armures médiévales.
J’avais déjà commencé le design de Rodrick (le chevalier principal) depuis la première tentative de travailler ensemble. Il n’est pas décrit physiquement alors j’ai décidé de lui donner des rides sous les yeux, une entaille à l’oreille ainsi qu’une cicatrice sur l’œil pour montrer qu’il a de l’expérience (et aussi pour le style !).
Je l’adore et je ne suis pas la seule ! J’ai eu des retours sur ce personnage et il est très apprécié. Il devrait d’ailleurs revenir dans le 4ème tome. On verra, peut-être qu’il sera effectivement de retour mais pas dessiné par moi, en tous cas.
Pour les armures, j’ai travaillé sur plusieurs idées. J’ai gardé ma préférée pour Rodrick et j’ai attribué les autres aux deux chevaliers qu’on voit moins. Les casques ont été difficiles à designer. Il fallait une visière pouvant être relevée ou baissée au besoin et faire attention aux oreilles. Les casques étaient eux aussi censés être différents, mais j’ai refusé. Ça me faisait perdre du temps alors qu’on ne voit presque pas les autres chevaliers avec leur casque.
Je suis très fière de leur look alors j’ai voulu faire une illustration bonus, armes à la main. Elle aurait pu servir d’ex-libris ou de fond d’écran à offrir aux abonnés de la newsletter de la série. À ma connaissance, cette newsletter n’a jamais été lancée. Bien que l’auteur m’ait demandé de préparer un post Instagram pour l’annoncer, il ne s’était pas penché sur le contenu, la fréquence, etc. Je lui avais posé des questions à ce propos car, pour annoncer une newsletter et donner envie à des gens de s’y inscrire, il me fallait des infos. Il m’avait dit qu’il y réfléchirait… Bref. En tous cas, ce dessin m’a servi de fond d’écran pendant un temps !
Les belettes
Pour le design des trois belettes, je voulais qu’elles soient différentes les unes des autres. Elles forment un groupe mais elles agissent indépendamment. C’était compliqué car elles n’ont pas de nom et une seule d’entre elles avait une petite description. À cause de leur manque de caractérisation, ça n’a pas été facile non plus de retracer leurs actions respectives. J’ai dû leur attribuer des lettres, relire toutes leurs scènes et noter chaque action. Par exemple “belette A se retourne pendant que belettes B et C continuent de détruire un bâtiment”. C’était le seul moyen de m’y retrouver et de ne pas dessiner la mauvaise belette au mauvais endroit.
Les autres souris
Et pour les derniers personnages, nous avons d’abord Jonah, le héros. J’aime beaucoup son visage bicolore, c’est quand même plus intéressant que tout blanc. Il est bien habillé car il allait à la foire avec son père. Ça change des guenilles de nos petits creuseurs du tome 1 ^^. Même chose pour le maire, qui arbore enfin ses plus beaux atours. Pour les dresseurs, j’ai plus travaillé leur tenue que leurs visages, étant donné qu’ils sont des personnages-fonction (ils n’ont pas de personnalité propre, ils ne sont là que pour leur rôle). Adira est une courageuse petite fille croisée au village à sauver.
Le choix des scènes à illustrer
J’ai envie de vous expliquer ma façon de travailler, en dehors de la partie graphique. Et le choix des scènes me semble être un bon sujet. Pour moi, c’est assez naturel et je pensais que ça l’était pour tout le monde. Quand j’ai vu à quel point l’auteur choisissait mal les scènes à illustrer, j’ai compris que ce n’est pas forcément évident pour tout le monde. Par « mal », je veux dire qu’il choisissait souvent des phrases où il ne se passait rien, qui parlaient de couloirs vides et de personnes absentes ou de longues ruminations internes. Comment attirer l’attention d’un enfant avec un couloir vide ? Ou parfois, il se focalisait sur un détail alors que l’action ou la réaction des personnages auraient été plus judicieuses. Ou encore, il choisissait la bonne scène mais proposait la seconde avant ou après ce qui était intéressant à montrer.
Heureusement, il reconnaissait que ce n’était absolument pas son point fort et que, très souvent, il n’avait pas d’idées précises sur la question. Nous avions alors convenu que je serais assez libre dans le choix des scènes.
Donc, une fois que je reçois le texte, je le lis une première fois en surlignant les mots que je ne comprends pas. Puis, je vais sur WordReference. C’est mon dictionnaire en ligne préféré pour avoir le maximum de définitions et de nuances (pour de la traduction pure, j’utilise DeepL). J’ajoute en commentaire sur le PDF la signification de chaque mot incompris. Dans le même temps, avec une autre couleur, je surligne les noms des personnages la première fois qu’ils apparaissent, ainsi que leur description physique, quand il y en a une. Ça me permet de rapidement voir combien de personnages je vais devoir designer.
Ensuite, avec une troisième couleur, je surligne les moments-clés. Ce sont des scènes qui racontent une action importante, ou quand un personnage a une émotion forte.
Par exemple, dans une scène, Jonah, le personnage principal vient de se faire punir, personne ne l’a cru quand il a expliqué ce qui s’est réellement passé. Il a un gros chagrin et franchement, je le comprends, le môme. C’est trop injuste. Ce moment est très fort, le lecteur peut facilement s’identifier à lui. Qui n’a jamais été puni à tort ? Ou à minima, puni de façon disproportionnée ? Ou encore, puni pour une vraie bêtise mais accusé à tort de l’avoir faite intentionnellement ? Ça, c’est le pire pour moi : se voir prêter de mauvaises intentions au lieu de comprendre qu’une erreur ou un oubli ne sont pas volontaires. Mais je m’égare, revenons à nos moutons (ou plutôt, à nos souris) !
Lors de cette scène, je voulais vraiment montrer le désespoir de Jonah parce que, dans les scènes suivantes, tout va s’arranger. Ça crée un ascenseur émotionnel positif pour finir en explosion de joie.
À ce stade, je ne me mets aucune barrière, je sélectionne tout ce qui me semble important. Après ça, mon texte est bariolé et il faut trier de façon un peu mathématique. Pour bien répartir les illustrations, je regarde plusieurs choses : le nombre de chapitres, leur longueur et où se situent les scènes choisies. Un chapitre qui fait 2 pages sur mon PDF ne devrait pas contenir plus d’images qu’un chapitre qui en fait 4. Et il faut aussi éviter que toutes les images soient concentrées au même endroit. À ce stade, j’élimine parfois des scènes qui ne sont pas si importantes que ça, ou j’en fusionne (tant que ça reste cohérent avec le texte, bien sûr). Il y a aussi le problème inverse : de longs pans de texte sans image. Et ça, c’est pas bon. Ça déséquilibre le ratio texte/image. Les illustrations servant à aérer les tartines de mots, je dois en mettre régulièrement. Alors je relis les passages en questions et je trouve quelque chose à illustrer. Si des objets spécifiques sont décrits, c’est l’idéal. Sinon, je dessine le portrait d’un personnage en montrant ses sentiments à ce moment-là. Je n’ai pas d’exemples d’objets dans le tome 2, mais dans le tome 1, il y avait toute une description des objets qu’on pouvait trouver dans la boutique de Rodger. Et ça tombait en plein dans du texte où il n’y avait rien de spécial à illustrer.
Une fois satisfaite de mon choix, je conviens d’un rendez-vous avec l’auteur sur Discord. De son côté, il a aussi choisi les scènes qui lui semblent pertinentes. On était censé échanger nos documents respectifs pour se préparer au meeting. Je dis censé car il a eu tendance à oublier de me montrer le sien, ce qui rendait le meeting plus compliqué à suivre pour moi. Bref, à ce moment, on compare nos choix (généralement similaires) et on argumente sur le reste. Mes choix étaient basés sur une vraie réflexion, avec un vrai but tandis que les siens étaient souvent justifiés par : “cette image serait trop cool”. J’ai quand même inclus quelques scènes qui étaient effectivement sympas et qui s’incluaient bien. Mais heureusement que ce n’était pas lui qui choisissait les scènes à illustrer !
Et le tome 2 est dans la boîte !
Bref, ce deuxième tome a été particulièrement éprouvant, d’autant que, je n’avais pas vraiment conscience de la quantité de travail que ça me demanderait. J’ai voulu garder un rythme assez soutenu pour qu’on sorte les livres régulièrement, alors je n’ai pas voulu demander un délai plus long. L’auteur m’avait dit qu’on pouvait le rallonger si besoin, mais je voulais d’abord faire de mon mieux avant de ralentir notre rythme. Et j’ai réussi ! J’étais fatiguée mais fière de mon travail, fière d’avoir relevé tous ces défis tout en restant dans les temps ! Allez, je le mérite bien, mon mois de “repos” prévu entre chaque tome. Un mois à dessiner autre chose que des souris et surtout, à utiliser de la couleur ! Parce que, même si dessiner à l’encre de Chine me plaît beaucoup, à un moment, j’ai besoin de couleurs ˆˆ
Enfin, ça, c’est ce qui était prévu… Et quand on travaille avec quelqu’un qui ne planifie rien, ben, on se retrouve en retard avant même d’avoir commencé 😬. La suite et fin au prochain épisode !
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À la base, je n’avais pas prévu de faire quoi que ce soit pour l’occasion. Puis, j’ai trouvé ça dommage et j’ai
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Maintenant que j’ai ouvert mon blog, j’ai envie de vous parler de “the Mice of Dumpler”, cette expérience à la fois intéressante
